Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés et manuscrits que possède la Bibliothèque.
Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres (200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669), Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément riche.
Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des affaires il gardait pour l'éternité.
Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire (réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire, avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il écrivait des livres ascétiques, philosophait aussi, c'est-à-dire cherchait la pierre philosophale.
Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de l'Imitation. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire, qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors la voie de Molinos.
Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le faire mettre à la Bastille.
Là, dit-on, Sainte-Croix philosopha avec un autre chercheur du Grand œuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.
La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses. Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.
Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de chimie où il aurait péri est une fable.
Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray, belle-sœur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.