Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte, surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une lettre pleine d'affection.

On ne voit pas qu'elle se repente fort.—Elle croit que «sa prédestination entraînait son arrêt,» sans doute aussi son crime. Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris, enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un doux repos de l'âme en Dieu.

Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant d'ici-bas.

Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle dit qu'elle ne le savait pas coupable (sans dire qu'elle le sût innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres (Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau. (V. la note sur le récit du confesseur.)

On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut dans de grands sentiments de piété.

Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait. Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait seulement: «J'étais pauvre.»

Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta un saint.

Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille. Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée, impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du poison.

Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours, où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi, Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le secret.