Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils réclamèrent les États généraux. Les Lettres de Jurieu, les Soupirs de la France esclave, ces livres qui feront toujours vibrer les cœurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de ses destinées.

Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût rapporté la délivrance commune.

Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg, et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution anglaise.

Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes. Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le libre contrat.

Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique, les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès 1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait, n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.

De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté, formulent le contrat social.

HISTOIRE
DE FRANCE

CHAPITRE PREMIER
LE ROI ET L'EUROPE—FOUQUET—COLBERT
1661

L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la grande révolution qui devait en marquer la fin.

Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres. Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux, supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze, purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24 mars).