La santé de Louis XIV, que le journal des médecins nous révèle d'année en année, réfléchit les variations de sa vie politique. Chancelant, maladif, l'année de la reculade, il semble jeune et fort à la triomphante paix de Nimègue.

Il ne ménage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste armé quand les autres désarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dépense cent millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, bâtit par toute la France. On s'étonne, on frémit de voir ce pénitent, ce roi du jubilé, relancé, à quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est consterné, et désespère. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La Montespan plie, cède au temps. Elle est forcée d'accepter la Fontanges.

Sans cette enfant, qui aurait profité du déclin de la Montespan? peut-être la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait fréquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'était pas fière; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'hôtel Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psyché ce beau mystère. Mandée au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la menait, elle se levait d'auprès de son mari, dormeur heureusement, le premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi pressée, elle ne trouvait pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en songe: «Eh! mon Dieu! prends les miennes!» Et il continua de ronfler.

Revenons à l'astre nouveau. Monsieur s'étant remarié à une Bavaroise, cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles et dames où venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y placèrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge, jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de ce bijou de marbre. À une chasse, elle fit plus, la fit approcher du roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beautés une à une. En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientôt. Mais la petite n'était pas simplement sotte, elle était absurde et folle, ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle était vraiment neuve, très-exactement belle et «de la tête aux pieds.» Ce qu'on n'attendait pas, c'est que, dès le lendemain, il n'y eut plus d'enfant. Elle fut insolente, colère, cynique, menant les gens bride abattue. Un avis pieux lui étant venu de la personne que le roi estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement: «Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?»

Le roi prit la poupée au sérieux, la fit duchesse (1679), l'imposa à la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait près de lui, souvent en homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-façon bizarre du petit page devant toute la cour, c'était effronté et piquant. Le roi en fut ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus grandes dames du monde s'affublèrent de cette coiffure. Déjà elles avaient copié les robes indécemment ouvertes et flottantes où s'étalaient les grossesses de la Montespan.

Le roi avait monté une maison à la Fontanges, lui donnait cent mille écus par mois, et autant en cadeaux. Lui-même, il avait augmenté toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus brillants costumes. Il bâtissait de tous côtés. La cour ne tenait plus dans le petit Versailles. On le refit immense. On commença ce bâtiment sans fin, prolongé sans mesure, qui est resté décapité, n'ayant pas le couronnement qui devait en relever la platitude. On commença, derrière, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes où s'entassèrent les ministères, tout l'attirail de cour et de gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).

On pourrait appeler cette époque l'avénement des pierres. La France s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a commencé en ce siècle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes défensives. Et voilà qu'à la fin on donne une cuirasse à la France. Œuvre immense, en beaucoup de points tout à fait inutile. De telles barrières ne parent pas les grands coups. Elles n'arrêtèrent jamais les Gustave, les Turenne, les Frédéric, les Bonaparte. On prodigua à cela le génie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina de faire faire les tranchées des places de Flandre par des paysans du voisinage qu'on amenait à coups de bâton, qui travaillaient gratis, sans nourriture, et mouraient à la peine.

Parmi ces violences, ces dépenses, ce crescendo d'enflure et d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avançait fort. Madame de Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il délaissa Fontanges. Séparée de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa décadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes éblouissantes. Elles doivent souvent leur éclat au vice du sang. On le vit plus tard par la Soubise, qui mourut de scrofules, décomposée et gâtée jusqu'aux os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement à vue et effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un cadavre. Elle demanda elle-même à se cacher à la campagne, ce que le roi lui accorda de bon cœur.

À qui profiterait cette révolution? À la Montespan? Grand fut l'étonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court moment après la messe, et non plus après son dîner.

Les meilleures heures du roi, son repos, de six à dix heures du soir, étaient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De là, invariablement, elle l'envoyait coucher près de la reine. Il redevint un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.