Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces esclaves de la vie militaire, formés par le bâton, voyaient pour la première fois les résistances courageuses de la libre conscience. Ils n'y comprenaient rien, étaient étonnés, indignés. Tout ce que l'homme peut souffrir sans mourir, ils l'infligèrent au protestant. Pincé, piqué, lardé, chauffé, brûlé, suffoqué presque à la bouche d'un four, il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachés. Le supplice qui agissait le plus, à la longue, c'était la privation de sommeil. Ce moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La femme résista mieux aux veilles. Bien souvent, il était rendu qu'elle ne l'était pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait loin de chez lui (V. le ms. de Metz).

Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit jusqu'à cent dans une maison de Nîmes). Elle devait les servir seule, sans domestiques (défense d'en avoir de catholiques, et le petit peuple protestant abjurait). Ceux qui persévéraient étaient surtout les gens aisés. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie. On voit fort bien, à plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les dragons au martyr de la dame, c'est que c'était une dame, une femme délicate, qui, même étant simple bourgeoise, était toujours noble d'éducation et de tenue, déplacée dans cette vie de corps de garde. Elle aurait été paysanne qu'on l'eut tourmentée moins. Contre elle il y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mêmes ne se rendaient pas compte. La renchérie, la précieuse, la prude, la dégoûtée, on prétendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes closes. Tenue en chambrée, en camaraderie militaire, ils lui faisaient faire la cuisine, tout leur ménage de soldats. Ils ne la laissaient plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prières, de ses larmes. Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'âme. Elle se relevait par la prière, par la fixité de sa foi. Outrés, ils en venaient aux coups, et, pour l'exécution, chose cruelle, souvent coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle fut lentement, cruellement épilée, telle flambée à la paille, comme un poulet. Telle, l'hiver, reçut sur les reins des seaux d'eau glacée. Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet, comme on souffle un bœuf mort, jusqu'à la faire crever. Parfois, ils la tenaient suspendue, presque assise, à nu, sur des charbons ardents. (Claude, Plaintes, p. 74; Élie Benoît.)

«Mais le viol était défendu.» Quelle moquerie! On ne punit personne, même quand il fut suivi de meurtre (E. Benoît, 350). On eut soin de loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les gênassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686 rouaient de coups les soldats trop humains. Les généraux riaient de voir les huguenotes houspillées, que les soldats mettaient nues à la porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'eût point de résultat, on ne se troublait guère. On savait bien pourtant que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendôme. Ce que Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour. Mais l'infamie sans trace n'était pas l'infamie. «Un petit mal pour un grand bien,» ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon se résigne en disant: «Dieu se sert de tous les moyens.»

La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misère et la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les gaietés diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotinées, non insultées. Elles montèrent pures à l'échafaud; madame Roland, honorée. Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touché sa tête, il y eut un soulèvement dans la foule, et les journaux tonnèrent. La Commune lui fit son procès.

Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit. Quoi qu'on pût entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la dragonnade, souvent navrée, sanglante, était plus affermie. Les démons demandèrent par où on la prendrait, et si, brisant le cœur, on ne pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On profanait sa fille par des sévices honteux. Autre épreuve: on liait la mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute la nature se soulevait; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'était trop... La tête échappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée, aller à lui et le nourrir. Mais, dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de larmes.

Une des scènes les plus affreuses se vit à Montauban. On avait mis trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle était grosse et très-près de son terme. Ils brisèrent, gâtèrent et vendirent ce qu'ils voulurent, ne laissèrent pas un lit. Ils mirent leurs hôtes dans la rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont l'aîné avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un berceau. Pour adieu, ils leur jetèrent, au départ, des cruches d'eau froide dont ils restèrent mouillés, glacés. Ils erraient dans la rue, quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait toujours d'autres. Tous mécontents de ne trouver plus rien, ils se vengèrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages. Enfin, ils les chassèrent encore. La dame, prise de douleur à ce moment, était sur le pavé sans asile. Défense de recevoir les rebelles.

Elle ne savait où aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous les bras; le moment approchait, et elle était près d'accoucher sur le pavé. Heureusement, la maison de sa sœur se trouva libre de soldats pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et l'enfant faillirent étouffer. Voilà donc cette femme, sanglante, faible, pâle, encore forcée de se traîner dehors. Elle fait un grand effort, va jusqu'à l'intendant, croyant à la pitié, croyant à la nature. L'affreux commis la fit mettre à la porte. Elle s'assit sur une pierre. Mais là même, cette infortunée ne put être tranquille. Des soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsédaient, la martyrisaient de risées.

Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant spectacle? Elles étaient émues; mais plusieurs, par pitié pour l'âme, voulaient qu'on tourmentât le corps, aidaient à la persécution. D'autres auraient volontiers intercédé, et elles n'osaient. Aller, à travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pénétrer chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mêmes firent des indignités. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver ainsi M. de Tessé pour avoir la grâce d'un homme, pleura, se jeta à ses pieds, s'y roula de douleur. Elle étouffait de sanglots. Le drôle trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit à la copier, se jeta aussi à genoux, bouffonna, hurla et miaula.

Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de sa fenêtre n'y tint pas, eut le cœur percé, et, la pitié se changeant en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouchée, qui peu après rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle fut chassée de Montauban, et on lui ôta ses cinq enfants. Seule, elle errait dans les campagnes, suivie, traquée comme une bête. Les paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant ce temps, traîna de prison en prison près de deux ans. Les plus affreux cachots ne parvinrent pas à le tuer, et enfin on l'embarqua pour l'Amérique, d'où il revint plus tard. Ces époux héroïques furent réunis. Mais retrouvèrent-ils leurs enfants?

CHAPITRE XXI
HÔPITAUX, PRISONS, GALÈRES
1686