Voilà la base terrible, âprement révolutionnaire, qu'il pose pour bâtir par dessus. Le règne de l'Anti-Christ, commencé au Ve siècle, va expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant les jours pour années, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le premier coup sera frappé en avril 1689.—En effet, le 11 avril 1689, fut couronné dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume d'Orange, et l'Angleterre ressuscitée devint, contre Louis XIV, le centre de la résistance européenne. Étonnante divination qui saisit tout le monde, et qui, prise au sérieux, ne contribua pas peu à réaliser l'événement à la date indiquée.

Après ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traîner. Mais enfin, dans les derniers temps qui précéderont le Jugement, y aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce qu'il sait, et dont il est sûr, c'est que tout doit entrer dans l'Unité définitive, former un seul État, la République d'Israël.

CHAPITRE XXV
TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION—LE ROI OPÉRÉ—LA DÉTENTE—LES SUSPECTS
1686-1687

Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa santé. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opération amène une détente subite, une faiblesse, une énervation générale. Résultat pitoyable qui n'est point d'amélioration. La Révocation, en 86, est une fureur; en 87, une affaire. On surseoit aux martyres, on se rue sur les biens.

Le roi, triste et violent, dans sa pénible attente, en lutte avec les chirurgiens qui, dès l'été, voudraient agir, en fait pâtir l'Europe. À la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement qu'elle est purement défensive, il fait sur le Rhin un acte agressif, plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il bâtit sur la rive allemande, en face d'Huningue, et près de Bâle. Défi à la Suisse, défi à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra. Voilà pour le haut Rhin. Il y tenait déjà l'Alsace. Mais, plus bas, il réclamait une grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orléans, sœur du duc de Bavière. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de Furstemberg, son agent, son traître gagé, qui déjà lui avait fait ouvrir Strasbourg. Immobile cette année et ne pouvant chasser, il se lançait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande chasse allemande. L'électeur de Cologne, qui se mourait, était aussi l'évêque de Liége, et il avait encore les évêchés d'Hildesheim et de Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire élire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas Rhin. Il plongeait au cœur de l'Empire. L'empereur, occupé des Turcs et des Hongrois, n'y pouvait rien.

Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la Révocation que l'on disait finie et qui traînait. Elle était cependant menée avec vigueur. Mais l'on émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort. Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour se dédire, rétracter tout et se dire protestants. Là, une scène violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on signifiait à l'agonisant qu'il allait être traîné nu sur la claie. À Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (Élie B., 985-987). À Arvert, près de la Rochelle, une demoiselle, près de se marier, meurt, et son pauvre corps, suivi du fiancé en larmes, repaît les yeux d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.

À Rouen, la dame Vivien est traînée, mais non enterrée. Trois jours durant, elle amusa les petits garçons du collége, écoliers des Jésuites. À Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme Diel, à tant par tête, pour voir le «corps d'une damnée.» Les personnes les plus respectables ne furent point exceptées. Le vicomte de Novion, vieil officier, la vénérable mademoiselle de Montalembert, qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement traînés. Tels enterrés d'abord, mais condamnés plus tard, furent, dans l'état le plus horrible, exhumés, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la nature. Chacun fermait ses portes et ses fenêtres au passage des hordes qui traînaient ces charognes. Un bourreau renonça, s'enfuit. Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit créer un supplice. M. Mollières de Montpellier, faible et malade, fut condamné à traîner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le frappèrent. En vain. Il était mort; on le mit sur la même claie.

Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-même. L'ulcération se déclarait; il fallait opérer. Auparavant, il voulut faire un acte de piété. Il était touché, non des maux des hommes, mais de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donnée à des bouches indignes. Il défendit de faire communier personne qui n'y consentît librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant retrouver les dragons chez lui.

L'intendant Foucauld, qui vint à Versailles au moment de l'opération, et qui le vit après, le trouva adouci. Il désirait du moins que la persécution fût plus habile, que les évêques et curés ne prissent pas si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans leurs sermons de menaces militaires. Il blâma la férocité imprudente des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, forçaient le juge de venir, de procéder publiquement. Le spectacle hideux de la claie irritait trop. Plusieurs, exaspérés, proclamèrent qu'ils défiaient ce supplice, le désiraient d'avance, comme honteux aux persécuteurs. Le roi recommanda (8 décembre) de prendre en douceur ces refus de mourants et de n'en pas faire bruit. Il défendit aussi une aggravation révoltante qu'on donnait à ses ordonnances. Les femmes enfermées devaient d'abord être rasées; mais, par excès de zèle, on leur rendait la chose effrayante, infamante: elles étaient tondues par la main du bourreau (Corresp. admin., IV, 373).

On commençait à réfléchir sur l'effet de la dragonnade. Lâcher ainsi le soldat chez les riches et les gens aisés, qu'était-ce sinon soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'était rien qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien être imité par le paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce métier lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert, pillaient, rançonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi des maîtres. Ainsi la jacquerie militaire, lancée à l'étourdie, eût eu ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.