Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta modestement à la tête de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en eut pas moins le plaisir de voir la prédiction s'accomplir. Le bâtard pâlit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus où se mettre. Chacun s'émut de voir les rôles intervertis, le faux prince sur le cheval blanc, à la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un tact français, reconnurent qui était l'homme et qui était la femme, et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des fenêtres, laissèrent l'un et entourèrent l'autre.

Ce fut comme un coup de lumière qui éclaira la situation. Les médecins mêmes y virent plus clair. Ils comprirent dès lors où en était le roi. Ils distinguèrent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient osé voir la veille.

Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernières dispositions. La principale, c'était, si l'on pouvait, d'endormir Orléans. On y employa deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre d'employer le roi même à tromper son neveu. Moyen, à coup sûr, imprévu de donner au mourant un rôle dans cette comédie. Orléans ni personne, contre une chose si nouvelle, n'eût songé à se mettre en garde.

Les deux choses se firent le 24 et le 25 août, jour de la Saint-Louis. Villeroi vint trouver Madame d'Orléans, la fit parler à son mari. Elle lui dit que ce bon maréchal, plein d'amitié pour lui, voulait le voir dans son pur intérêt et pour sa sûreté, lui révéler un grand secret. Orléans ne refusa pas. Et mystérieusement Villeroi vint en effet. Mais pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord qu'il s'engageât à conserver la place à son ami le chancelier. Il lui apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au duc du Maine et à lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne pouvait faire difficulté, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le regardait (l'emploi des troupes), «il n'en abuserait pas.»

La chose était bien grave. Orléans devait voir qu'avec ce commandement des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrêter, était maître de sa liberté, au besoin, de sa vie. Ce qui est incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, après la mort du roi), c'est qu'Orléans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit rien, se résigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'être dispensé de gouverner. L'essentiel pour lui était de s'amuser, de souper, s'enivrer, à Paris, à Asnières.

Quand Villeroi vint redire à Versailles cette merveilleuse insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sûreté, on employa l'autre moyen. Le 25, l'état du roi s'étant aggravé, il reçut les sacrements, communia et fut administré de l'extrême-onction. Il ajouta de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc d'Orléans. «Il lui témoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime, d'amitié, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura qu'il ne trouverait rien dans son testament dont il ne pût être content.» De telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc crut retrouver un père, et il fondit en larmes, sortit, suffoqué de sanglots. (Dangeau, 121.)

«Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communié, reçu l'extrême-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce codicille qui mettait le couteau dans la gorge à M. le duc d'Orléans, dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.»

Saint-Simon est bien étonné. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux procès d'Angleterre) les Jésuites sur l'échafaud jurer des faits dont la fausseté fut ensuite très-bien constatée? Si l'on en croit Dorsanne (Histoire de la Bulle), le roi avait été affilié à la Société dix ans auparavant, et Tellier à sa mort lui en fit faire le quatrième vœu. Il put participer au privilége de pouvoir mentir in articulo mortis.

Pitoyable spectacle. On avait vu dans le Légataire la très-choquante scène d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dépassa Regnard. Né mime et pour la farce, il mit les deux rôles en un seul et fit de Géronte un Crispin.

Rien n'était plus contraire à la nature de Louis XIV, qui aimait le noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint là, la violence de l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on l'obsédait. Il semble que parfois il entr'ouvrît un peu les yeux. Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais il ne parvint pas à lui faire nommer aux bénéfices vacants. Les candidats proposés par Tellier apparemment lui donnaient moins de confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il mourait soumis à l'Église, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils avaient voulu, qu'ils en répondaient devant Dieu, qu'il ne haïssait point le cardinal de Noailles. À ce mot, Fagon, Maréchal (d'un mouvement inattendu) demandèrent si le roi mourrait sans voir son archevêque.—«Oui, si l'archevêque veut souscrire la Constitution.» Telle fut leur réponse, à laquelle le roi se soumit.