Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui, et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois, toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un certain paradis, et l'aimable sourire des saints.
CHAPITRE IV
MADAME DE LA MAISONFORT—ATHALIE—MORT DE LOUVOIS
1690-1691
Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et, pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois? C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande affaire d'Angleterre.
Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux esprits qui se disputent le monde.
Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière légende de Saint-Germain, au Cœur sanglant, religion matérielle, qui fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide, trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde. Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées, dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque du Cœur et le culte du sang.
Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le fond, une certaine intériorité, un calme d'innocence.
Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.
Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes, étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur. Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie, imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour n'avoir pas de domestiques.
Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon, pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle était née directeur (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter.
Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée très-vivement (V. sa première lettre) de certaines dames qui raffolaient de la créole, la belle Indienne, comme on l'appelait. Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses; elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.