Louvois s'était trompé, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle du roi, qui détestait Louvois.

Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais déjà on osait murmurer, parler bas.

Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en faisant briller là le fils du cœur, le petit duc du Maine, neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre lui dans les profondeurs de Versailles.

Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont Louvois l'avait menacé,—de sorte que la fée survivante, assise près du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif.

Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre. Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser. Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès.

En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine? Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement général et la diminution du travail, la complication progressive de l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain. Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur elle-même.

En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.

Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état. Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites reines légitimées de France. Chacune devient un centre, a sa cour et ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.

Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil, c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour de l'astre dominant.

Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours. Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny, l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs, l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux labyrinthe de la cité des eaux.