Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent, n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection.
Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,—livrés à la rigueur des lois!
Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de ceux qu'il amenait?
On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même; elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance. Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17 mai), résolue et loyale, impatiente du combat.
Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé, mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard, lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.
Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé.
Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette, du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de tenir nos vaisseaux enveloppés.»
Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.
Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite. Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.
Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique Soleil royal, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux capitaines du Soleil ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau, ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur vaisseau.