Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour, ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non de l'incalculable portée de l'événement.

Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le nœud de l'avenir (1692).

C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le cœur lui grandit.

Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage, l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.

La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'unité nationale qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi élu du peuple contre le roi héréditaire, autrement dit le droit moderne.

CHAPITRE VI
STEINKERQUE—SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE
1692-1696

La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle. Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante, de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes, Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.

C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la bataille (V. La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs mœurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence, et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini), jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou. Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe de bataille.

Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais jouait sur le sein. On l'appelait une Steinkerque. Masculine parure qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre, les hommes portent les mouches et le manchon (Collection Bonnard).

Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé, publié, nullement démenti par la cour de Versailles.