La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu, elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre ces petitesses.

Les dames firent leurs vœux, la plupart en décembre 93. En 94, la Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire. Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.

La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna sans retour.

On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit. Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.

Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le génie fut glacé. Un grand silence commença.

CHAPITRE VII
NEERWINDE—AFFAISSEMENT—PAIX DE RYSWICK
1693-1698

La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela? C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne lui faisaient pas moins la guerre; il voulait châtier le Palatin, le Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté que l'on exécutera avec passion et ressentiment ce qu'elle ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine, l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible événement d'Heidelberg.

Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre, même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai parlé des Atlas et de la petite Andromède, où l'on croit reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.»

Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être goûtée. C'est le petit Alexandre qu'on voit au Louvre. On s'y arrête peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire bel homme sur un gros cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos. Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore; il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et la droite en appelle au ciel.