Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection, ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà.

Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même, le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de l'Eucharistie: «L'union corps à corps et esprit à esprit.» Les libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que ipsa copula, la plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).

Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du Sacré-Cœur, du Cœur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies sanglantes.

En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute l'affaire du Cœur il s'agissait d'un objet symbolique (V. Tabaraud, et mon livre le Prêtre). Mais les Jésuites, ici et partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait de la chair même.

Le mélange des Cœurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce fut d'abord le culte d'une femme pour le cœur d'une femme. À ce cœur de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin, et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son cœur et son sang dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce cœur de femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes dit expressément que Jésus, relique de la Vierge, et tenant d'elle toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II, 69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.

Les deux cœurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin, femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe féminin s'aimant lui-même.

Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes régnèrent, et par trois longues régences, et dans les mœurs. Le premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois, dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est sauvé par la sienne.

Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre sollicita l'affaire du Cœur et du Sang? Elle avait la douleur de voir que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause. Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même cœur, durent grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans, étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.

La grande sainte populaire de cette religion, sœur Marie Alacoque, avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Cœur sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus, lui représente son cœur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la voie sinueuse et profonde du quiétisme!

Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé quiétiste de Bourgogne (1697). Des sœurs quiétistes sont mises à la Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur. Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les Parlements montrèrent pour les dévotions du Cœur sanglant, plus dangereuses encore.