L'Espagne, en 1700, se serait amendée, peut-être, si elle eût pu rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors d'elle-même, elle eût été forcée de revenir à l'exploitation de son sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des crimes, sont aussi la punition des hommes qui les créent. Pourquoi la Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi reste-t-elle dans un incurable néant? C'est qu'elle est un empire, la violation de trente nationalités. Il faut savoir mourir, guérir de son iniquité. Si l'Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures, elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de parasites, et de valets. Mais les quelques familles, où l'on prenait les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas la nation, mais l'empire qui leur profitait. À l'Autrichien, trop éloigné, trop lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient de plain-pied. Il est vrai que c'était le très-mauvais voisin qui avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus dangereux. N'importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s'il refusait, l'Autrichien.
Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la faire échapper avec ce qu'elle avait volé, la reine obtint de l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela facilita la chose. Charles II, en pleurant, céda à ce qu'on présentait comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour un petit-fils de Louis XIV, qui renoncerait à la couronne de France. S'il refusait, l'Espagne passait au frère de l'Empereur.
La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois après (novembre 1700).
Le roi de France, qui n'avait pas osé espérer ce grand sacrifice de Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s'entendre d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade encore des aigreurs de son Parlement. Après le traité triomphant, qui l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables difficultés avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par l'argent, et qui, payés, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV, non-seulement renonçait à la succession générale, mais réduisait la part qu'il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût alarmé l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice, quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misérables; les Siciles n'étaient qu'une ruine.
Le testament inattendu de Charles II, tombé tout à coup à Versailles (8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la famille royale. Toute cette famille, de cupidité ignorante et de sotte gloire, mordit à la pomme d'or. La plus hardie à parler fut la petite princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame de Maintenon, qu'elle appelait ma tante, croyait l'élever, et s'imaginait la tenir parce qu'elle en était caressée. Elle restait purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu'à la grandeur de sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa sœur le plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa feinte étourderie: «Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne pour son petit-fils.»
Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les ambitions s'éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu'il suivrait sa gloire. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne, qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, dès l'origine, l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lâcheté, de flatterie pour le Dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de raison en raison, et tellement, qu'elle fut obligée de lui rappeler qu'elle était une femme, et cria: «Au secours!» Elle fit, dit Louville, une très-belle défense; dit au roi qu'il se trompait fort s'il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance éternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un saint, en appela au cœur et à la conscience du roi, lui fit scrupule sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute l'Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honnêteté, de charité, de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa le testament (V. les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par M. Moret).
Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration universelle s'était formée d'elle-même pour l'acceptation, et elle était dans l'air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône, était craint des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil, tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appelé que le chancelier Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation. Les raisons principales furent celles-ci: Il prétendit que l'on n'avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais entre la guerre et la guerre. Détestable raison. Avec le traité de partage, la France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une guerre partielle; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à l'Europe, l'obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre universelle et d'extermination.
Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée, l'Angleterre et la Hollande s'uniraient encore à l'Autriche. En quoi il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amérique et d'Asie; on était sûr d'avance qu'elles seraient ennemies du maître des Indes, quel qu'il fût, donc, ennemies de l'Autrichien, ennemies d'un nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le préjugé anglais était contre la France, mais l'avarice anglaise aurait été contre l'Autriche.
Torcy parla avec l'assurance, l'éloquence et le flot d'un homme qui se sent soutenu. M. de Beauvilliers, accablé (et fort malade des entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple. Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon), n'osa se décider, biaisa, s'en rapporta à la sagesse du roi. Avant le roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manière qui saisit tout le monde.
Personne n'en tenait grand compte jusque-là. Il n'y a pas mémoire d'une plus lourde créature. Ses portraits sont d'un Autrichien blondasse; c'est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine, apoplectique. Il mourut dignement pour s'être crevé de poisson.