Ainsi du premier coup, Eugène eut l'ascendant. Il nous eût pris la grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent poussées par les Alpes pour compléter l'armée qu'on voulait faire supérieure à tout prix. On avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer, entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intérêt, encore plus de nature, était notre beau-père; il était au cœur de Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empêchait pas d'être en bons termes avec le prince Eugène (de Savoie), son parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard.
Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une sœur de la duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne.
Celle-ci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le roi n'eut pas plutôt consenti qu'il le regretta.
Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille, pleine d'esprit, et d'un rusé courage pour l'intérêt de la famille, d'obtenir qu'il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la France, qu'il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L'Autriche lui offrait le Montferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et dents.
On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Française, qui avait toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des d'Estrées, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la pervertir, la rendre encore plus dangereuse.
La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants.
Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à l'abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature. Comment les mépriser, puisqu'elles décident de la vie, de la mort des nations?
Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. Il faut en croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.)
La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'était une toute petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche, trop même (elle était scrofuleuse); mais elle n'avait pas le goître commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la facilité. Ces filles d'Amédée savaient tout en naissant. Celle-ci, emportée, se dominant moins que sa sœur, avait au moindre mot un torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l'étonnement du jeune homme, quand cette intrépide poupée se mit à discourir bride abattue, comme un vieux politique, et fit ses conditions.
Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l'engager à remettre tout à son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n'osa promettre rien.