Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie ecclésiastique, l'élan belliqueux des bons pauvres qui recevaient la soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le protestantisme, en cadence, le peuple (ce peuple-là) se signala. On vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir, chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés. Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les mœurs de la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines, devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il fut au moment de tomber sur ces camisards blancs, aussi cruels que les camisards noirs, mais infâmes et immondes, autant que les noirs furent austères.

Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection, devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des pasteurs (obéir aux puissances), qu'elle resterait fidèle au roi, qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.

Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres, les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau royal, et non s'aventurer comme des gens sans aveu, au risque d'être pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de l'Empire.

D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers, protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards, retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux nouveaux convertis, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses, si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il n'était pas nécessaire pour cette œuvre de paix d'employer le premier général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant. On envoya Villars.

Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires, maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre qu'elles ne se soumirent que terrifiées.

Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide, quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards.

Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars, pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.

Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui. La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit. D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade, de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète. Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire, dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu mortel!

Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna, monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie, pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche), galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses vêtements.

Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, la liberté de conscience, la délivrance des prisonniers, le retour de l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.—Telles sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires, dit n'avoir pas promis la liberté de conscience. S'il ne l'eût pas promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce moment, inutile à Villars.