Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista, l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon, son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain, paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a pleuré.»
Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les cœurs furent emportés. Un vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la petite Esther.
J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là (Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther, elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après Esther, l'écharpe est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée, surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.
Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable. On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la croisade d'Angleterre.
Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait mis cent mille francs aux costumes d'Esther, en était à envoyer sa vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de Saint-Germain.
Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne partirait pas.
Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II.
C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait pas.
Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles. Cela l'acheva dans l'opinion.
Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était en règle, seul agit efficacement. Esther fut inutile, il n'en resta rien qu'un chef-d'œuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un triomphe de Louvois.