Dès lors, elle la ménagea peu, la traita comme un mari dur traite une femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la dévoilait cruellement, comme Cham fit à Noé. Un jour, à un office solennel à Saint-Paul, elle lui donna ses gants à tenir, ce que fit la reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se détourna insolemment comme pour éviter son haleine. Anne eût pleuré, et c'eût été tout, si, en particulier, Sarah l'avait dédommagée; mais c'était le contraire. L'assiduité lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger l'occuper, l'amuser, en plaçant auprès d'elle sa propre cousine, jeune femme agréable, lady Masham, «pour le service de la chambre à coucher.» Celle-ci était modeste, intéressante. Elle était pauvre. Son père, bon négociant, s'était ruiné. Mariée, elle était veuve, n'ayant qu'un mari nul, de forme et de cérémonie. La reine la trouva fort douce, aussi obéissante que Sarah était insolente. De plus, elle avait justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne parlait que de la paix.

Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misères de la guerre, le désolant état de l'Europe. Anne sut peu à peu bien des choses qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui seule payait le massacre annuel, pour l'élévation de l'Autriche et le profit de Marlborough. Le bon cœur de la reine se souleva. Sa conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle primitivement, de sa signature, de sa main, dérivaient tous ces maux,—d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, épouse dégradée de ce demi-mari qui l'avilissait en public.

Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce démon tenait tout. Le Parlement, l'armée, toutes les places depuis longtemps étaient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: «Et mon honneur aussi!» pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre de son tyran, elle lisait: «Je te perdrai quand je voudrai!»

La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme anglaise. Pour telle misère, fort innocente, elle pâlit, frémit. On a tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'était-ce donc, grand Dieu! pour la reine Anne d'être violemment découverte en cette honte d'intérieur, qu'elle avait peu sentie à travers certaines fumées, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... La reine, en Angleterre, c'est un être de religion, une divinité politique. Et cette divinité, on allait la moquer aux cafés, la chanter aux tavernes, aux carrefours, la traîner aux ruisseaux... Plutôt mourir. Nul doute que telle n'ait été sa pensée.

Entre la peur et la pitié, la conscience, la peur l'emportait.

Les hommes dominent leur bonté fort aisément et l'étouffent au besoin. Mais dans le cœur des femmes, la pitié est souvent une passion souveraine et la bonté une douleur à laquelle elles ne savent résister. Deux choses paraissent avoir emporté la reine Anne, vaincu la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.

Elle sut l'épouvantable horreur de notre année 1709 et la grande boucherie du siècle, Malplaquet.

Elle sut la dernière négociation de Louis XIV en Hollande au printemps de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.

Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience et de la douceur de nos pères dans ces extrémités funèbres.

Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les offres illimitées du roi, espéraient retrouver l'aventure de Blenheim. Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en partie de recrues. Avec ce surplus énorme de 40,000 hommes, avec des masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complétés par des paysans, ils étaient sûrs de tout, et cependant, ils essayèrent la tromperie, les pourparlers qui à Blenheim avaient détrempé les courages. Villars, qui avait entassé dans Mons ses malades innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un croissant dont les pointes étaient gardées de bois. Sa malheureuse armée, retardée par les vivres, avait marché la nuit, et s'était à la hâte fortifiée d'abatis, de petits retranchements.