En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands expédients repoussés en 1708, quand il proposa d'ajouter à tous les impôts le Dixième sur le revenu, qui devait atteindre tout le monde, le clergé et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant que le clergé s'en tirerait par un abonnement médiocre, et que la noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixième, elle en souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crédit se feraient exempter, ne payaient guère. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impôt ne donna par an que vingt-cinq millions.
Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et subit qui se fit dans cet égout. Ces commis ne respectèrent rien. Pour s'exempter ou se faire alléger, il fallut leur montrer le fond du fonds. Saint-Simon est révolté de leur royauté insolente, de leur curiosité effrontée. «Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis le Grand.»
Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. «Il fallut faire toucher ses plaies,» produire au grand jour «les turpitudes domestiques,» subir «cette lampe portée sur les parties honteuses» qui frémissaient d'être montrées.
Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.
La noblesse, généralement expropriée, ruinée, ne vit plus alors que de hasards, d'expédients, jeu, mendicité, vente effrontée du crédit qu'on n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes d'argent.
Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie (le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrètement acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister, c'était uniquement pour l'exploiter près de la cour. Il ne vivait qu'en l'air, dans l'ombre de lui-même. Il figurait, mais n'était plus.
Entre ces faux propriétaires et les vrais qui daignaient leur laisser leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dégradantes transactions. La finance, longtemps plumée par la noblesse, prenait bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, défendait mieux son coffre. De là les désespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la Brinvilliers et de la Voisin.
Les hommes, plus légers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutôt que de baisser, faisaient tout, aimaient mieux périr. Elles défendaient jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient à la cour, à portée des bontés du roi. De là une situation contradictoire et difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de Maintenon, il fallait un peu de décence; au contraire, pour traiter avec les créanciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.
La plus fière devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de finance aimait à les tenir suspendus sur la ruine, près d'y tomber. Il exigeait des gages écrits de honte. D'autres, espérant se relever, pour vendre leur crédit, avoir part aux affaires d'argent les plus malpropres, épuisaient les bassesses.
Même avilissement du clergé. J'ai parlé de ses mœurs, des prêtres que le roi sauvait de la justice, mettait en correction à Saint-Lazare, à la Sodome de Bicêtre. Il les cachait, mais eux se dénonçaient les uns les autres. Les Jésuites avaient ri de voir le gallican Harlay, archevêque de Paris, hué du peuple qui l'éclairait la nuit quand il allait secrètement de sa grisette à sa duchesse. Les gallicans purent rire, quand le procureur général des Jésuites partit en emportant la caisse et faisant banqueroute aux créanciers de la maison.