Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou commencées.

Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette province les effets excellents de la taille réelle, assise sur les biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité d'impôt.

Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale (juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois.

Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur camarade en tripotage.

Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués même, malgré leurs mœurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à jamais impossibles.

Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le Conseil est désert.

Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, sauveur du petit roi, l'acteur emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.

Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.

Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite, le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.

Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. (Barbier, avril, I, 212.)