Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait. N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du public?
Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»—«Et qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.
Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante parfois, comme d'une chose qui est dans les mœurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à bonnes fortunes.
C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés humaines ont leur nécessité: le Juste. Elles vivent de lui et sans lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de Justice, ce qui en est d'usage: le gouvernement libre, républicain, de soi par soi.
Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité éternelle.
On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après le Visa.
Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes, tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière rit, et l'Europe.
C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. Tout en brisant le faux, il a posé le vrai.[Retour à la Table des Matières]
FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME