Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux, comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V, le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.

Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort, avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.

Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils avaient réglé la future Quadruple Alliance.

Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et la Hollande commandaient, au besoin, exécutaient la paix définitive.

L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.

Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants, non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en Italie.

L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture, compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui exploitaient l'Amérique espagnole.

Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme. Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît roi.

Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour contraindre l'Autriche à la paix.

Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en leur lançant un Charles XII.