Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que l'on n'avait pas, le temps. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné le premier mouvement.

Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.

Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante, depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, tenait une maison, un couvent de filles publiques, et le mieux tenu de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.

Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à Poitiers.

Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque déclarée royale. Autrement dit, le roi banquier.

Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux.

Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque, reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.

Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell!

Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme à tout faire.

On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France, prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle aurait envoyés aux Bretons.