Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban, Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait, quoi? la Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait pas, circulait sourdement.
Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin, l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut fidèle, et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur de Renaut à l'Académie des sciences.
En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? J'y distingue ce que j'appellerai le plan et l'arrière-plan, une révolution financière, une révolution territoriale.
Le plan, c'était: 1o L'extinction de la Maltôte, la destruction de l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits, qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;
2o L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100, remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois, donnaient un bénéfice énorme.
Ce que j'appelle l'arrière-plan, c'était non-seulement l'égalité de l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À peine contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour forcer le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans. (Ms. Buvat, Journal de la Régence, janvier 1720, t. II, p. 133; et dans la copie, t. III, p. 1134.)
Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins avait été acquise dans le XVIIe siècle. Cette masse de deux milliards de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé l'agriculture.
L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux bénéfices.
Résumons: 1o le fisc simplifié, devenu très-léger; 2o la libération de la France, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour le créancier; 3o Égalité de l'impôt territorial; 4o la moitié des biens du clergé vendue en une fois, et la terre mise à si bas prix que chacun pût en acheter.
Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous prie) porte-t-elle?