Mais le plus beau, dont on parlait le moins, et ce qui plus que tout le reste devait le retenir ici, c'était la France transformée, transfigurée, en quelque sorte. Il avait, à partir d'octobre, réalisé d'un coup les vues de Boisguilbert, devancé Turgot, Necker. Les vieilles barrières des douanes intérieures entre les provinces tombèrent par enchantement, les cent tyrannies ridicules qui tenaient le royaume à l'état de démembrement permanent. La libre circulation du blé, des denrées commença. On ne vit plus le grain pourrir captif dans telle province, tandis qu'il y avait famine dans la province d'à côté. Les hommes aussi librement circulèrent. Le travailleur put travailler partout, sans se soucier des entraves municipales. Un maître menuisier de Paris fut maître aussi, s'il le voulait, à Lyon. Ainsi le pauvre corps de la France étouffée eut pour la première fois les deux choses sans lesquelles il n'y a point de vie: circulation, respiration. On le vit sur-le-champ. Il fallut ouvrir de tous côtés des routes immenses. Admirable spectacle! Comment l'auteur de tout cela eût-il pu les quitter, fuir sa création commencée, par faiblesse et lâcheté! C'eût été le dernier des hommes, le plus méprisé des siens même. Sa femme, j'en réponds, l'accabla.
Et non moins accablé fut-il d'offres et de caresses, de prières, au Palais-Royal. Au premier mot de retraite qu'il hasarda, le prince tomba à la renverse d'étonnement, d'effroi. Quel cataclysme eût fait ce foudroyant départ! On lui dit que non-seulement il resterait, mais qu'il aurait la place de Colbert, serait contrôleur général, qu'on ferait tout ce qu'il voudrait. Pour Stairs et ses menaces, on rit. Quoi de plus simple que de le faire gronder par Stanhope, même destituer, remplacer? De Londres on en eut l'espérance.
Les finances, c'était le premier ministère, en ce moment la royauté. Seulement, pour que le nouveau roi entrât en possession, il fallait une petite chose; il fallait que, comme Henri IV, il crût que la France «valait bien une messe, qu'il fît le saut périlleux.» Cela ne pesait guère, selon le Régent et Dubois. Et cela pesa peu pour Law, fort peu Anglais, et bien plus Italien, qui n'aimait que Venise et Rome, qui avait pour amis le Président, le Nonce, pour courtisan, convertisseur, Tencin. Madame Law aussi était sensible aux avances de ces prêtres, à leur facilité pour régulariser sa position.
Tencin n'eut pas grand mal. Law alla avec lui promener à Melun, et fut sur-le-champ converti. De retour, le jour même, il communia lestement à Saint-Roch, le soir donna un bal. L'apôtre en eut deux cent mille francs, et, ce qui valut mieux, fut chargé par Dubois de faire valoir à Rome le service si grand qu'il venait de rendre à l'Église.
En même temps, par tous les moyens, dons, pensions, achats, etc., Law s'assure des protecteurs. C'est comme une sorte de ligue, de confédération, qui se fait entre les seigneurs pour lui, pour le Système. Le grand distributeur est le Régent, la machine à donner, «le grand robinet des finances,» ouvert, et qui laisse aller tout. Le Palais-Royal en attrape (la Fare, la Parabère), mais autant, mais bien plus les ennemis du Régent (la Feuillade un million, Dangeau un demi-million), puis des seigneurs quelconques. Châteauthiers, Rochefort, la Châtre, Tresmes, ont à peu près 500,000 francs chacun; d'autres plus, d'autres moins. Qui refuse est mal vu. Noailles, le ministre économe, est le chien qui défend le dîner de son maître, mais finit par y mordre. Saint-Simon est persécuté; on tâche de lui faire comprendre qu'il est indécent qu'il refuse. Enfin il se rappelle je ne sais quel argent que doit le Roi à sa famille; il se résigne et palpe aussi.
Mais le général du Système, le roi du grand tripot, souverain protecteur de Law, c'est M. le Duc. Flanqué des Conti, du Conseil, de la Banque, de la Compagnie, d'un monde de seigneurs, d'intéressés de toute sorte,—en outre, énormément compté comme héritier certain (prochain) de ce Régent bouffi qui peut passer demain, il entraîne visiblement tout.
Du reste, il n'est qu'un masque. En regardant derrière son inepte brutalité, on voit ses vrais moteurs, deux femmes infiniment malignes, sa mère et sa maîtresse, la rieuse et l'atroce, madame la Duchesse et madame de Prie. La première, toute Montespan, toute satire et toute ironie, jolie sur un corps indirect, eut l'esprit méchant des bossus. Née singe, sur le tard «elle épousa un singe» (M. de Lassay). Elle excellait à rire, à nuire; intarissable en bouts-rimés mordants, polissons et malpropres (V. Recueil Maurepas). Madame de Prie tenait plutôt du chat, de sa férocité exquise. Sa mère fut la souris. Dès qu'elle fut en force et puissante par M. le Duc, elle la prit dans ses griffes, commença à persécuter ceux qui l'avaient aimée et soutenue (décembre).
Dans leurs vengeances, leurs plaisirs et leurs gains, cette trinité de l'agio, M. le Duc et les deux femmes, jouissaient avec insolence. M. le Duc paya madame de Prie à son mari douze mille livres de pension, et pour bouquet de sa double victoire, d'amour, de bourse, il s'acheta un Saint-Esprit de diamants de cent mille écus (septembre). Du gain de la rue Quincampoix, madame la Duchesse se bâtit sur le quai, au lieu le plus apparent, le délicieux petit palais Bourbon, où son vieil épicuréisme inventa, réunit les recherches voluptueuses, les sensuelles aisances auxquelles ni l'Italie ni la France n'avaient songé.
Jouir n'est rien sans outrager. On voulut braver le public, insulter la rue Quincampoix. Lassay, le singe-époux de madame la Duchesse, «pour donner la comédie aux dames,» les mena, et Law avec elles. Ils l'associèrent, bon gré mal gré, à une farce irritante, qui pouvait le rendre odieux. Ils lui firent jeter d'un balcon, sur la foule, de vieilles monnaies anglaises du roi Guillaume, qu'on ne trouvait plus à changer. On se les disputa, on se rua, on se pocha. Et sur cette mêlée, un autre balcon, chargé de seaux d'eau, lança un froid déluge (cruel au 25 novembre).
Tout allait entraîné dans la férocité rieuse d'un gouvernement de joueurs. Le parti de la hausse, l'ascendant de M. le Duc emportait tout. Pour empêcher la baisse que l'affaire de Bretagne aurait pu amener, on fait de la vigueur, on envoie six bourreaux à Nantes. On y dresse l'échafaud. Pour pousser à la hausse, pour faire croire que l'on colonise, faire monter le Mississipi, on fait à grand bruit, sur les places, l'enlèvement de ceux qui vont peupler les Îles. Pourquoi à Paris plus qu'ailleurs? Pour que les étrangers, les trente mille joueurs, spéculateurs, qui de toute l'Europe sont venus ici, voient bien de leurs yeux que l'affaire n'est pas chimérique.