Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de leur fin prochaine. Les carabins furent terribles à Toulon. Dans l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des mourantes. La mort même peu en sûreté.
À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, l'enfouit de nouveau dans la terre.
Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible fluidité?
Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui mirent la main à cette œuvre de délivrance le payèrent de leur vie, moins Roze et deux ou trois qui survécurent.
La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.
Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes, mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.
Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits malades, l'anathème à la peste, son exorcisme solennel, l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à jamais, lui interdisait le pays.
Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la provoquaient à revenir.
Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq mille personnes, elle en laissa cinq mille.
L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, s'enferme dans le palais des papes.