Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête, s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.
Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs, accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs. Gloire aux brigands, mort aux filous!
Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout tomba sur la Force.
On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya aux galères.
Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui incendient tout:
1o La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des billets de la Banque.—Billets qu'on fit sans elle. Billets qu'on augmentait secrètement, contre son règlement, contre l'engagement qui fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses actionnaires. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau (dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.
2o On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier (actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons des mauvais, en faire le Jugement dernier. Pour cela, il faut en connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est que des novices doivent en deux mois finir cette œuvre révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.
On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes, qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains, infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.
En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du monde.
On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais toujours inutilement.