L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de leur corps, les libertés publiques. Là ils furent intrépides, il faut l'avouer. C'était un moment de trouble, de terreur, de réaction. Le Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du royaume. Argenson, un Jésuite, outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas grave, de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du Dauphin, de transférer là le pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et Molé, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent fourré les Parlementaires dans le Procès Damiens? Notez que Damiens avait été leur domestique. Au milieu des tortures, pour être ménagé, il pouvait déposer contre eux. Superbe occasion de transférer le crime du domestique aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de leur sang!
Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, mais les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin, faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.
La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait de grands dîners (Arg., IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si justement entre ces grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire de Damiens, où l'on ne voyait goutte, l'inquiétait et de plusieurs façons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que les Jésuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il était blessé, s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).
Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était la difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu de sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était frappé de l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu lui-même d'avoir, étant si peu blessé, donné le pouvoir, et à qui! Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe courte. Muy le fanatique, et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères eux-mêmes ne lui plaisaient pas trop avec leur fausse austérité. Gens trop connus pour leur peu de scrupule. Dans sa correspondance étroite avec l'Espagne, qui ne cessa jamais, il savait l'audace inouïe des Jésuites (1753), lorsque leur Paraguay fit la guerre à deux rois.
Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la tempête était désarmée.
Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par la barrière de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver? Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fenêtres! Fermez, ou l'on fait feu! (Barbier, VI, 345.)
C'est un mystère d'État. Silence. La Gazette de France n'ose en dire que trois mots. Et le Mercure n'en parle que pour dire qu'il n'en peut parler. La magistrature le défend.
Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? Qui est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et Machault sont à cent lieues de croire qu'ils vont tomber en même temps, Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le roi m'aime.» Il se croyait le favori. Choiseul sort. Une lettre du roi, sèche et dure, lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault était affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.
Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger, s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée comme eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait porté un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de leur collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de Louis-le-Grand (J. Quicherat). Leur guerre américaine à l'Espagne et au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel. Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août (Rich., VIII, 363-399).
Le 1er février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et montrant le Dauphin et les Jésuites en baisse, on sut comment on ferait procès. On n'employa pas Damiens à écraser les jansénistes avec qui on négociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait servi. Leur présence, en effet, leurs paroles fières et imprudentes auraient pu gâter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'éclat, le bruit. Le peuple leur était si hostile que le 29, tenant une audience publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivèrent par certaine porte de derrière.