Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues. L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague.

Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour un homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, un téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les règles.—Mais quoi? il n'y avait plus de temps!

Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était juste au point des premiers généraux de la Révolution. L'extraordinaire, l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui réussit.

Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou pour un an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la lettre:

Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.

Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des vœux contre soi, n'admira plus que son vainqueur.

Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais?

«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé!

Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-là les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin rencontrer les Suédois!

Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera une mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric 30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.