Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un parfait fiasco. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec, si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là.
Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus. Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (Richelieu, V, 120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?»
Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté (décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa garde-robe.
Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous rende votre précepteur.»
M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le gardaient, Duverney, la de Prie.
Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup.
Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle, pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris, dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques (Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier 1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une fabrique de farces, de chansons, de satires ou calottes. La chance ici allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands calotins. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre. Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.
Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels (Courcillonade). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait fait à Chantilly le Curé de Courdimanche, où lui-même joua le vicaire. Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du procès Des Chauffours?
Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants, d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!»
Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire, retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang. La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé était très-bien gagné, le prix de la prostitution.