La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant. Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.
Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'Entre-sol, le club de l'abbé de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se tenait fort en arrière, craignait son propre cœur, se défiait de la tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine. D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où souvent la Nature prélude à ses enfantements.
Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose (où elle devenait un cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En vain. Et maudite de tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame de Prie.»[Retour à la Table des Matières]
CHAPITRE III
ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ—FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE
1726-1727
Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au XVIIe, la royauté du prêtre.
Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin. Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las, courbé, aspirant au repos.
Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir, mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait le fer, le feu, contre leurs ennemis.
Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1o ils avaient vu par Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment), on en viendrait aux biens d'Église; 2o ils voyaient le respect perdu, la société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur.
Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes).