J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou, et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer. Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes d'Italie), l'assafeta (femme de chambre) qui régnait, menait tout,—et la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant plus aisément elle eut un règne de geôlier.
Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres. V. Montgon), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France, pour la France elle-même, non pour la royauté.
Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda, Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.
On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724). Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets. La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre. Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son père fut condamné à reprendre le trône.
Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman jésuite, ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, dans l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe! tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait l'Empereur, vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France son invincible prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, effrayé, ne pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le Prétendant rentrait sans coup férir[9].
«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques, l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière, il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on peut gager) l'Empire.»
L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire.
À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique) pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses ducats.
Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe. Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M. le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans sa folle imagination!)
Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût osé. Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement à la chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire fût aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit à Montgon: «Seulement, je vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras où je suis. Nos préparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu ne peut durer longtemps.»