L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait cela, regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans son double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être indulgent, mais il clignait de l'œil, voyait, ne voyait pas, menaçait et laissait passer. La question était de savoir si Voltaire aurait jour à lancer ses Lettres anglaises. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, alors à Londres: qu'on peut donner ses Lettres en anglais. Puis: «Attendons encore.» Cependant l'immense succès de Zaïre et de Charles XII l'encouragea à faire imprimer en français, à Rouen, chez Jore, libraire du Charles XII,—imprimer et non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut favorable pour lâcher son oiseau à Londres; j'entends l'édition anglaise. Pour la française, il ne faisait pas doute qu'il n'y eût un orage, que Chauvelin ne fît au moins semblant de le poursuivre, et qu'il ne fallût déguerpir. Il était prêt, il perchait sans poser. Déjà il étendait ses ailes, de façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur s'envolât de Paris. Il passa une année dans ces fluctuations, souvent malade et rimant dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible Adélaïde). Il disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois j'imprimerai ce que je voudrai.»

Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer.

Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. Il prépara, signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne et le Piémont pour chasser d'Italie l'Autriche.

Le Piémont doit avoir le Milanais. Et il nous cédera la Savoie? point débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien d'Italie.

Des deux infants d'Espagne, l'aîné, Carlos, prendra les Deux-Siciles, Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.

L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut calmer Fleury.

Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à l'Est, et doit franchir le Rhin.

Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.

Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin.

Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui, même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury.