M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher, lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly. Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa chaste sœur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En décembre 1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mère reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes). Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son fils l'a marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir vendu vos filles, sans trafiquer de votre bru?»

Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à l'heure, on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait l'appel très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha de sa fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût entrepris, pour traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à chaque instant être arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui avaient tenté l'assassinat. Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer, d'accuser par ses pleurs le départ de son père. Le Roi, justement à cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher à la Muette. Apparemment Fleury craignait qu'à ce départ tragique, à ce déchirement, la reine, qui eût touché les pierres, n'en tirât quelque mot pour son père et pour son pays.

Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5 septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore. Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée organisée.

Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français, si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de parole, Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury. Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient et venaient[29]. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «Ce serait une atteinte aux libertés commerciales que les traités assurent à la navigation de la Baltique.» Horace s'y oppose... «Demandez à Horace...» Voilà l'hiver, les glaces. La Baltique est fermée.

La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, légalement élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard, ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le mannequin royal, d'encourager les résistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir Dantzig à se faire écraser?

Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant de haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire pour nous, nous entrerions.»—«L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le jour que vous serez dedans.»

Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. Car il pleut.

C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.

Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment? Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il était plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant maître et le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars avait beau lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle était désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son Milanais. C'était déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France de l'attaquer en ses membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux Villars, entraînant le Piémont, la frappât au Tyrol, et la menaçât au cœur même?

Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui tournaient le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous. La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble. Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès. Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur imprévue, étonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens au Nord, montrèrent tous les courages, celui même qu'on n'attendait guère, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans généraux. Villars était mort de chagrin. Deux vieillards lui succèdent, Coigny, Broglie, et gênés, de plus, glacés par les lenteurs voulues du Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque pris, échappe en chemise. Mais partout nos petits soldats ont une solidité d'airain. Les Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang, avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien les nôtres. Ils reçurent à merveille tous les généraux ennemis qui venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut constaté que la France, sans avoir jamais vu la guerre, était toujours la France de Malplaquet et de Denain.