Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la liberté.
En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même temps le Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le petit livre par la main du bourreau (juin 1734).
Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le pas, et le cacha chez elle.
C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.
Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de plus, toujours mourant, entre la casse et le café une ombre d'homme, il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. Enfermé tout le jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, même à Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'âme curieuse viendrait de l'autre monde visiter celui-ci.
Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans son âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres, très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup d'honneur. Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: qu'elle n'aimait Voltaire que pour le bruit et le succès. Elles sont graves et d'un honnête homme, mais fort passionnées, d'un véritable culte pour Voltaire. Dans ses constantes inquiétudes, elle reste très-noble; elle désire sans doute «qu'il soit sage», ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout à fait la mission de ce grand esprit. Loin de le détourner vers la littérature secondaire, les petits succès, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor philosophique. Elle l'éloigne au contraire de son faible Louis XIV, œuvre médiocre et légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le manuscrit sous la clef.
Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait Newton[31]. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. Là il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel et rayonna de tous côtés. À travers les poèmes et les drames, les traités de philosophie, il expose Newton, étudie la chimie, fait ses expériences, son Mémoire sur le Feu. Il défend Réaumur dont on méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: «Nous devons à notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» Ce principe, il l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette ambition conquérante que Vico appelait «un héroïsme de l'esprit (mens heroïca).»
Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses livres hardis. Pour le Temple du goût il est persécuté. Persécuté pour une épître à Uranie. Madame Du Châtelet est toujours dans les transes. En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, alerte (26 décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre plus grave, en décembre 1736, pour la plaisanterie du Mondain, et cette fois il part pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la neige à Vassy (quatre heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses enfants, sa famille? Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il fût, seul il passa l'hiver dans cette froide et humide Hollande, caché le plus souvent, redoutant à la fois la haine de nos réfugiés et les calomnies catholiques du vieux J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à Fleury même, pour éterniser son exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait l'amitié.
À ces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le libraire de Rouen, destitué pour les Lettres anglaises. Sous le nom du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire, Maurepas, prétendit tout arranger en écrasant Voltaire, lui infligeant la honte d'une amende à payer aux pauvres.
La situation générale empire en 1737. Toute liberté perd espérance avec l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succéder à Fleury. Chauvelin est chassé (février), chassé pour toujours.