Sa tête parut très-affaiblie. Au-dessus il avait un petit entre-sol où il allait pleurer au lit de la Mailly, la faire pleurer, sur elle marmotter des De profundis. Au-dessous il avait madame de Toulouse chez qui il allait faire l'enfant. L'énervation pleureuse et la peur libertine, et les enfances de Henri III, c'est tout ce qui semblait rester de lui.

Un acte cependant marque dans cette époque qu'il voulait expier. On lui dit que les maux du temps venaient uniquement du grand nombre des livres impies. Il y remédia. Il créa tout d'un coup, en une fois, soixante dix-neuf censeurs. Tous choisis avec soin. Exemple, le sage et pieux Crébillon fils, le célèbre auteur du Sopha.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XI

LA CONSPIRATION DE FAMILLE—LA TOURNELLE—DÉSASTRE DE PRAGUE
1742

Quand Frédéric pressa Marie-Thérèse, Fleury, d'un air béat, dit au Conseil: «Elle est comme Jésus sur la montagne, éprouvé par Satan. Mais les anges la soutiendront.» Voici comme les anges s'y prirent au moyen de Fleury.

Un jour, il va chez le petit Dauphin «pour assister à ses études.» Ce prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait déjà la grosse tête, le caractère lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux ministre de la guerre commencée, l'interrogea sur la justice de cette grande entreprise. Fleury très-volontiers s'y prêta, se laissa pousser, embarrasser, battre, jusqu'à être forcé de reconnaître «que c'était une guerre injuste.» Il sortit vite pour n'en dire davantage. Tous restèrent stupéfaits. Le Dauphin fut dès lors l'espoir «des honnêtes gens.» (Rich., VI, 168.)

Cet espoir dès longtemps était cultivé par l'Église. Il n'avait que six ans quand le clergé de France, dans l'Assemblée de 1734, vint lui faire sa harangue, demander sa protection. L'enfant, assis, couvert, l'accueillit gravement, prit la chose au sérieux. Dans la réalité, en toute occasion, il se déclara pour l'Église avec la chaleur de sa mère, mais avec suite, autorité. Sa pesanteur physique y ajoutait. Il était à douze ans un gros homme et un personnage, déjà un Stanislas pour l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont Voltaire a tant ri, borné et entêté, s'était merveilleusement exprimé dans son élève le Dauphin. Mais celui-ci, de plus, était mal né physiquement, mal conformé, comme sont les enfants conçus en dépit de l'amour, produits hétéroclites d'unions répulsives. Il grandit, il grossit, lourd, bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalité très-mauvaise. À dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il dit: «Je traîne la masse pesante de mon corps.» Il eût fallu du mouvement. Mais il y fut absolument impropre. Il déteste la chasse, y va, et, pour son coup d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, et si gracieusement qu'une dame est fortement blessée (Arg., VI, 229. Luynes, IX, 325).

Une chose très-grave, qui réfute ses panégyristes, c'est le jugement sévère que M. de Luynes lui-même (intime de Marie Leczinska) porte sur le Dauphin. Il le trouve enfant à vingt ans, variable et lourdement léger, passant d'une chose à une autre, de plus, étrange, absurde; chantant Ténèbres avec sa femme, la seconde dauphine, dans la chambre lugubre où fut exposée la première (Luynes, VIII, 367). Cela n'est pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce semble, marqué des manies sombres du roi demi-fou de Madrid.

Ce triste Caliban, qui après tout était honnête, se fût jugé peut-être, eût décliné la responsabilité des grandes choses, si les gens qui en étaient maîtres, ne l'eussent incessamment poussé, mis en avant. Il se crut nécessaire, appelé et voulu de Dieu, fit effort et s'ingénia. Là parut un esprit très-faux, un sot subtil qui, dans la main des fourbes, eût pu aller très-loin et faire regretter son père même. Celui-ci l'aimait peu, le voyait comme un être à part, déplaisant dans le bien autant que dans le mal, en parfait contraste avec lui.

Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la famille royale et le clergé, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous les éléments rétrogrades se groupèrent peu à peu. Nous devons les énumérer.