Il y avait pourtant de vrais Français. Un M. de Merlé, que connaissait un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre armée, demander qu'on envoyât à son secours l'armée inactive de Maillebois, Fleury y consentit. Maillebois alla jusqu'à Égra. Mais cette fois encore, on attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul), lui dit que, si près de la paix, il allait gâter tout par une collision inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enfermés furent abandonnés à leur sort.
Avec la faim, le froid bientôt sévit. On put voir (là comme en Crimée) à quel point ces extrémités, loin d'abattre l'âme française, la tentent au contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils faisaient des sorties, des charges à l'arme blanche, et parfois en triomphe rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaieté, leur bonté généreuse, ils partageaient leurs rations réduites avec de pauvres spectres de femmes indigentes qui trouvaient auprès d'eux plus de pitié qu'auprès des leurs.
Le Roi était-il averti? M. de Beauveau, échappé à grand'peine, vint, lui dit tout. Et il resta muet. La Mailly se désespérait. Il parla, mais pour ne rien dire. Il ne fallait qu'un mot, rappeler Chauvelin. Son nom seul aurait fait songer Marie-Thérèse, eût aidé Frédéric dans l'idée admirable qu'il eut pour nous sauver, pour relever le Bavarois: c'était de décider les princes allemands à faire une armée de l'Empire. Mais sans la France, ils n'osaient faire ce pas.
Pour dire le vrai, le Roi était tout absorbé dans le traité de la Tournelle. Elle exigeait des choses énormes et insensées: un duché (Châteauroux); plus l'état fastueux qu'avait eu Montespan; plus des avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce traité immonde publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, enregistré en Parlement, comme on eût garanti un traité avec telle puissance étrangère.
Elle exigeait encore une chose bien dure, qui coûtait fort. C'était qu'on chassât la Mailly.
Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que, craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un moyen étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. Elle lui envoya à sa place sa sœur, amusante et cynique, laide et drôle, qu'il eut à Choisy.
Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on, en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des Te Deum. Car, tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. Il y avait un cœur pour la France.
Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse y usait son armée. Elle voulait à tout prix sa vengeance. Les supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil bouffi. Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut revenir...
Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula. Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là, c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné, flétri et maudit.
Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre (1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te rendras pas.—Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût fait sauter.