Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez elle eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du menuet bleu.)

Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre. Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: «Où allez-vous, madame?»—«Je vais me mettre à la tête de l'armée. J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.—Mais comment?» Elle savait l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords pour coucher avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai tous l'un après l'autre.—Ah! Madame, en duel plutôt?...—Papa Roi défend les duels, et le duel est un péché.» (Rich., VIII, 77, 78.)

Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle. Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité de lui prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée et l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues ne faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même en son âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les madrigaux que fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes populaires où il fut nommé Bien-Aimé, dans l'ivresse de Fontenoy, la tête polonaise de l'enfant dut se prendre encore.

Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette d'Angleterre (Voy. Cosnac) disait (et ce que tant de princes ont pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point lui semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, on l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, incapable des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise approchait où des mesures hardies, violentes, deviendraient nécessaires. La cabale dévote connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre idée leur vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger près de lui, chez lui, cette énergique Adélaïde.

L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule, sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse absolue. La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier 1752), elle fit une démarche bien singulière, de s'adresser à la cabale même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, et de lui faire sentir qu'il se démasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur pouvait laisser le Roi communier dans cet état. «J'assurai que si le P. Pérusseau n'enchaînait le Roi par les sacrements (en les lui refusant), il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché[36]

On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au rez-de-chaussée une partie de l'appartement qui possédait l'escalier dérobé,—en attendant qu'on lui fît au premier (Arg., IV, 448) un appartement digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois mois. La Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.

Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale, montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais, Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans notre Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les nôtres à repousser la force par la force. On eût pourtant voulu la paix. Elle était difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs cent vaisseaux, leur cent frégates. En 1748, la France était réduite... à un vaisseau!

Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci personnel du Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les prêtres à se conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement pour les saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les prêtres. Il imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait devant, en saisissant son archevêque.

À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à la fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste qui, dans une thèse de Sorbonne, humanisait trop Jésus-Christ, est décrété et s'enfuit à Berlin. Les prêtres refusants sont frappés d'arrêts graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et défiait? On n'en était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la famille royale, tremblant pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.

L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage encore le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait être à l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et l'on allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, aux libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque, surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur, l'escalier si commode, et s'éloigna du Roi. Comme Achille irrité, elle se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain, toujours vacant, de la duchesse du Maine (Luynes).