Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit: «Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton. Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation, tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)

Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une veine énorme, d'incroyables torrents.

Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien. «Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses paysans.

Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?) qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre, l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.

Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison, se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.»

Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder. Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat (Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix, ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.

Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes, barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.

Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il lui ouvre son cœur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour, d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes; le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever, et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son banc évanoui. Il fallut l'emporter.

Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme est séparée; adjugée aux amants.

Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.