Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation, l'instruisit et l'apaisa.
Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le peuple ne murmura pas.
Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille. Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas. Tous pleurent, et il pleure aussi (305).
Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure, reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»
«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les potences, sans Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.
Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il enlève son évêque et le met en sûreté.
Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États généraux.
Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?
Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?
Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?