Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien. Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert, lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée.

Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette aveugle fureur, qu'il se dit qu'un vieux comme lui ne risque point de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau, ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à Sarah sont ce qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait un fou. Notez que ce nom de Sarah lui-même est une maladresse et une insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais. Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.

Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une rétention, une maladie de la vessie.

Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses genoux.

On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre. C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi. Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas du parti. Il est dans l'Encyclopédie; il est dehors, il est contre. Ses trois œuvres (en 51, en 54, en 58, Sciences, Inégalité, Spectacles) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'Encyclopédie succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous Fréron, Rousseau (Lettre sur les spectacles) la frappe, et du coup le plus sûr, par un livre sorti du cœur.

Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?

Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril (1756), quand Voltaire dans son Préservatif (pamphlet pour l'Encyclopédie) attaque à la fois les prêtres catholiques et protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de Lisbonne, il le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement habile rend le coup mieux asséné.—Simple lettre pour Voltaire seul, dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en avoir donné des copies à trois personnes.

Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.»

Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses, insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure dont il est brûlé, dévoré.

Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis: