Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie, et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.
C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son Neveu de Rameau. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots. Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son Anti-Lucrèce et Bernis l'exploita de même par sa Religion vengée. Palissot ne fut pas plus sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les philosophes, à Nancy, il en tira une recette générale des tabacs (1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre, de vendre seul les gazettes étrangères qu'on achetait avidement.
Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses Lettres anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit, inspiré d'elle (furens quid fœmina possit!) sa comédie des Philosophes qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.
Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le dogue de l'Année littéraire.
Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait au fond des bois (Collé, Journal historique).
La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du Fils naturel).
Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le nœud est le même. On veut s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon. Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.
Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la communauté des biens. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait ce paradoxe (Morelly, Basiliade, 1753, et Code de la nature, 1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là, l'Encyclopédie, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant les poches.
Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le cœur si mal placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le disséquer.
Trois personnes sont ménagées.