Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le roman, la rêverie.

Le règne de la rêverie. Après le Rousseau raisonneur qui argumente et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou, l'aimable auteur de Paul et Virginie.

Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse, qui pourtant par René dure et toujours durera. Puis tant d'autres, pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.

Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard, ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.

Jusqu'à Rousseau point de roman. Du moins, point de roman qui règne. Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la Nouvelle Héloïse, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie, admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi. Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les irriter davantage.

Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de noble et de beau l'apparition de la Julie, cette résurrection du cœur, cette réhabilitation de l'amour. L'Émile, qui, après la Julie, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en soutenait pas la lecture), l'Émile eut une très-belle et attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur devoir d'allaitement. Elles furent touchées au cœur, ramenées aux pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et tarie.

Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. Madame Du Deffand). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant. Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.

Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là son Saint-Preux (Bachaumont).

Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après Zaïre, à ce moment où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly (1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses, pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.

On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].