Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais que tolérés, que leurs statuts sont abusifs. Le Parlement de Rouen prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons, leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus; enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.
Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat. Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur général, du Breton La Chalotais.
En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements. Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: «Sire, supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot terrible. Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la chance de revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: Versailles! et: Allons brûler Versailles!»
Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des États provinciaux, pour primer les Parlements. Ces États, pour la plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.
Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux, ce sera une assemblée d'hommes... Que fera le roi s'ils s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»
Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée, des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire: Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à Rome pour qu'en réformant les Jésuites on les sauvât. Était-il temps de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les colléges étaient vides?
Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur qu'on lui avait faite pour ses acquits au comptant, pour ses vilenies coûteuses. Son cœur était au mauvais lieu, voilà tout. Et dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites éreintés, il laissait faire.
Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul. Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements, ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre, rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie. Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le grelot.[Retour à la Table des Matières]