Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que, ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants, il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France, dans nos goûts, nos futilités.

Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine, autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-être. La haine l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir les Anglais.

Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»

Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne déplaisait pas à la France.—À ce point qu'aujourd'hui encore l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.

Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre, de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage, risquait de nous perdre nous-mêmes.

Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête espagnol,—et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!

Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de se reconnaître et de se refaire quelque peu.

Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité étonnante, Choiseul, sa sœur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les plus risqués. À tout on mettait la sourdine.

Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe à Choiseul. Il poursuivait sa belle-sœur, la jeune femme de son frère Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de mauvaises mœurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.

Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère, Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.