C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle. Lebel est effrayé lui-même de voir le roi pris à ce point pour une fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, la marie.

La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le roi avait déjà eu des filles. Mais celle-ci faisait tant de bruit! Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa sœur, avait organisé une batterie terrible de chansons contre elle et le roi (La belle Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise, etc.). Honte! scandale! horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci.

On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman. Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la Présentation!—Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!—Point. Je dis la présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (Mss. Hardi, Goncourt, II, 129.)

On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui donnait un concert aussi.

Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait s'en emparer. N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage tant promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès pour la France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal mariage de Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus sinistre augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa sœur, qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du roi de ne plus paraître à la cour.

Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où indirectement il aurait été l'accusé.

Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives.

Défensives. C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné, tout fait.» (Choiseul, Mém., I, 93-94.)

Autres précautions très-directement offensives, Richelieu dit qu'au moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt. Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait que par ses ordres.»

Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, ayant l'air de faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort tristement en cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon, lorsque, encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit cents Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, était coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.