Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire. Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.
Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible par moment. À l'entrée dans Paris (juin 73), elle a un joli mouvement de cœur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari aussi qui a très-bien parlé.—«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai jamais.» (Arn., 89.)
Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.
Puis, revenant à lui, il s'écria:—«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a rien appris!» (Baudeau)
Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son cœur même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le Dauphin, avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé certainement. La Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, brûlait de le faire revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon.
À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au cœur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient nos lettres, les lisaient au passage (Georgel, I, 269-304). L'homme à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait lui-même (Boutaric, II, 378; Flossan, VII, 119).
Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la porte solidement.
Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un Jésuite, il voulait faire ministre l'homme qui devait le moins lui plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité incontestée. Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.
Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes. Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI? Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de Machault fit Maurepas.
Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins, accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul.