Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. Figaro était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du Barbier (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore mieux le Falstaff si comique des Joyeuses femmes de Windsor. La farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à Rohan d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort juste de la nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant amusé, lui serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.

Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa Oliva (c'est le mot Valois retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que quatre.

Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine, qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à Figaro, pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.

Oliva, en robe à l'enfant, de fin linon blanc moucheté, sous un blanc mantelet, une jolie thérèse à la tête, fut amenée la nuit au bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit.

De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La Valois dit qu'avant, pour se faire le cœur jeune, il avait jugé bon de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève, enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.

Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère, qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied (Georgel). Il était dans l'extase.

Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps! bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.

La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.

Je n'en crois pas un mot.

Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la mystification. Jamais la Valois d'elle-même n'eût offert ce salaire énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour un caprice.