C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.
L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès ce moment dans l'air, et se respirera partout.
Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'Imitatio, vous trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts, dans la libre Église sans bornes!—L'Esprit, du fond des chênes, parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement: «Mes voix!»
Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à cœur nos maux, qui veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui sauve et qui guérit.
Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur, l'amour dans l'action, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit au royaume de France».
Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes voix!»
Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire, accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair cependant et j'ai remarqué deux choses:
1o L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau, contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, c'est le héros de l'action. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut, qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.
2o J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle, dont les jeunes pourront profiter: c'est que la méthode historique est souvent l'opposé de l'art proprement littéraire.—L'écrivain occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie, presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un miracle.—Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.
Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces extrémités terribles, le cœur grandit. La foule est un héros. Il y eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième, Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos communes.