À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape; nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les capuccini revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.
Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans doute excusables comme mouvement du cœur, n'allaient guère dans mon petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.
J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît aux deux premiers volumes (France du moyen âge). On n'avait pas encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis, trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.
Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses défauts, je dis:
«On ne peut y toucher.»
Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion, l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi, le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total, obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de l'Église.
Impuissance radicale et constatée deux fois.
On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social (an 1000).
On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale. Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300) subordonnée, dominée par l'État.
Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux? non.